L'aveu
(André De Toth, 1957)

Il n'est certes pas commun que le cinéma américain s'exporte à Copenhague mais l'exotisme s'arrête pourtant là. Quelques vues de la capitale danoise ne suffisent en effet pas à rendre intéressant ce film confus (l'accusation de la sœur, les faux-monnayeurs...), mal monté (il suffit de regarder la poursuite finale pour s'en convaincre) et qui semble reposer sur la seule présence de John Payne, acteur sous-estimé mais qui est ici monolithique. Hidden Fear est un polar atypique mais décevant.


Messieurs Ludovic
(Jean-Paul Le Chanois, 1946)

Ce qui marque surtout c'est la formidable interprétation de Bernard Blier, saisissant d'humanité. Son personnage, à l'image des dialogues (Le Chanois adaptant une pièce de Pierre Scize), est particulièrement bien écrit. Cependant, l'artificialité de l'argument (trois hommes nés le même jour convoitent la même femme) est un grief moins important que celui qu'on pourrait formuler à l'égard la très académique mise en scène. Jules Berry cabotine génialement mais sa présence est un nœud dramatique un peu grossier.


Tout est à vendre
(Andrzej Wajda, 1969)

Évoquant le deuil (c'est en partie un hommage à Zbigniew Cybulski, l'acteur inoubliable de Cendres et diamant) et la création, le film est très cérébral. Trop même. Malgré quelques jolies scènes (la course avec les chevaux, le coucher de soleil), l'aspect théorique et auteurisant finit par lasser. L'absence de la vedette révèle en réalité l'absence d'une véritable colonne vertébrale. Chichiteux, bavard et très loin des œuvres les plus abouties de Wajda.


Les criminels
(Joseph Losey, 1960)

Ce qui frappe c'est l'impeccable mise en scène de Losey, la précision quasi documentaire avec laquelle il nous montre l'univers carcéral. Le sens de l'espace, l'exactitude du cadre, le découpage... The Criminal est exemplaire et rappelle par sa sécheresse Le rôdeur, le chef-d'œuvre américain du cinéaste. En témoignent la dense séquence de l'émeute et les derniers instants, dans le champ enneigé. Soutenu par le toujours parfait Stanley Baker et la superbe photographie de Robert Krasker, le film pâtit tout juste d'un scénario parfois confus.


La dame de pique
(Fedor Ozep, 1937)

Une superbe adaptation de la nouvelle de Pouchkine. L'élégance de la mise en scène, la beauté des décors, l'attention portée à la photographie (rien de moins qu'Armand Thirard) évoquent comme d'autres l'ont très justement souligné les grandes réussites de Sternberg. L'universalité du sujet est éclatante et la preuve de la virtuosité avec laquelle Ozep s'empare de ce classique de la littérature russe (et donc mondiale). A peine regrette-t-on le jeu un peu trop affecté de Pierre Blanchar (éclipsé en justesse par André Luguet).


Jeu d'amour interdit
(Eloy de la Iglesia, 1975)

L'homme face au totalitarisme, la servitude volontaire, le sadisme, la perversité, le dolorisme... on ne sait si l'objectif était d'interroger ou de déranger mais, en l'état, le cinéaste ne convainc sur aucun des tableaux. La faute à la lourde caricature du scénario et des personnages dont l'évolution frise le ridicule. Ridicule également l'utilisation ostentatoire de Wagner et de l'imagerie shakespearienne. L'autoritarisme d'un régime alors à l'agonie ne saurait altérer le jugement sur ce film en définitive assommant.


Le député
(Eloy de la Iglesia, 1978)

Voilà probablement le film le plus réussi du cinéaste espagnol. El diputado est bouleversant de vérité et se distingue par l'équilibre toujours tenu entre document passionnant sur le bouillonnement social de l'époque et les thématiques chères à son auteur: rapports de domination, sexualité marginale, délinquance juvénile... Jamais dans la caricature, à l'image du personnage principal (magnifique José Sacristan) incapable de résister à ses désirs au risque de perdre toute respectabilité, c'est une œuvre de son temps: où quand la liberté se heurte à la morale bourgeoise.


Coincée
(Phil Karlson, 1955)

Adapté d'une pièce de théâtre, Tight Spot est un film noir convaincant en dépit des craintes que ce genre d'exercice peut soulever. L'habileté de la mise en scène (un quasi huis-clos) ne surprendra pas les amateurs de Phil Karlson et la poignante authenticité des dialogues doit être relevée (William Bowers, toujours aussi inspiré). La distribution est excellente, en particulier Brian Keith, imposant de présence et d'humanité, et le bien trop rare Lorne Greene, inquiétant à souhait.


Les révoltés de la Claire-Louise
(Jacques Tourneur, 1953)

Sympathique film d'aventures quoique mineur dans la carrière de Tourneur. Mais à la manière des réalisations du même type signées Dwan (avec Benedict Bogeaus à la production, ce n'est sans doute pas un hasard), il y a une dimension artisanal très honorable (on pense au soin accordé aux décors et aux couleurs notamment) dans cette déclinaison du retour à l'état de nature. L'argument est attendu mais l'écriture des personnages, plutôt fine, fait passer la pilule. Glenn Ford est évidemment excellent.


Personne n'a entendu crier
(Eloy de la Iglesia, 1973)

Avec ses accents de giallo, ce film malin et macabre dépeint en arrière-plan et dans toute leur perversion les derniers temps du franquisme. L'attirance succède à la répulsion après bien des péripéties (épatante séquence du transport du corps jusqu'au dilemme sur le lac), le tout avec une bonne dose de sensualité (superbe Carmen Sevilla) et une conclusion suffisamment marquante pour séduire. C'est dans l'ensemble plutôt bien tenu même si la partie introductive à Londres et le personnage de Toni n'apportent pas grand chose.


Valérie au pays des merveilles
(Jaromil Jires, 1970)

S'il manque de structure narrative (mais est-ce bien important ?), le film impressionne par son foisonnement visuel entre poésie morbide, imagerie gothique et érotisme malsain. En effet, Valérie s'impose comme une succession de tableaux excessifs, où l'ambition formelle n'a pas d'autre but que de perdre le spectateur au milieu des mythes et légendes qu'il convoque. On en ressort pour le moins décontenancé ; l'expérience onirique ayant ses propres limites si l'on n'entre pas complètement dans autant de maestria auto-satisfaite.


Le paradis de Suzaki
(Yuzo Kawashima, 1956)

Une fois passés le portique et le pont apparaissent l'univers interlope d'un quartier tokyoïte, la prostitution, la corruption des esprits. La symbolique est lourde de sens mais Kawashima traite l'histoire de ce couple aux abois avec une tendresse infinie qui fait penser à du Naruse (le compliment est de taille). L'intrigue, localisée principalement dans une taverne située à la frontière avec Suzaki, permet d'aborder la question du couple et plus largement de l'amour inconditionnel sans fard ni mépris, en accompagnant toujours ses personnages avec bienveillance. Avec, en filigrane, l'évocation d'un Japon défait et occupé.


Le démon des femmes
(Robert Aldrich, 1968)

Quelques scories ça et là n'auront pas raison de ce film authentiquement monstrueux sur l'envers du décor hollywoodien. La mise en scène d'Aldrich, toute en agressivité et en grotesque, dépeint cet univers de prédation et de perversion avec une acuité et une violence qui n'appartiennent qu'à lui. En cela, la cruelle conclusion avec la pub de la nourriture pour chien achève toute illusion sur la nature humaine passée à la moulinette de l'industrie. Astucieusement, dix ans après Vertigo, le cinéaste réemploie la figure du double en donnant à Kim Novak un autre rôle inoubliable.


Ryuzo 7
(Takeshi Kitano, 2015)

Force est de constater, même si le film n'est pas aussi aimable des grandes réussites du cinéaste, que Kitano n’a rien perdu de sa verve. Malgré une tonalité à la limite de la bouffonnerie et de la puérilité, il poursuit son investigation des milieux yakuzas avec un regard toujours aussi sévère et impitoyable. Evidemment la critique institutionnelle (qui ne comprend rien à son évolution) n'a pas jugé bon de s'en faire l'écho. Tatsuya Fuji, dont les traits vieillis lui donnent des airs de Mifune, cabotine excellemment.


Song of the Exile
(Ann Hui, 1990)

En partie autobiographique, le film traite avec une infinie pudeur la question de l'identité et du déracinement. C'est la grandeur de la cinéaste que d'avoir su donner à chacun des personnages une telle intégrité avec, en toile de fond, l'histoire des relations sino-japonaises. La mise en scène est l'avenant: d'une suprême élégance (qu'on songe à cette scène où, face à la mer, Hueyin écoute sa mère évoquer les raisons de l'exil). Un superbe mélodrame qui confirme le talent d'une magnifique actrice: Maggie Cheung.